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Passage de La POMMERAYE


Dans la première moitié du XIXe siècle, les rues de la Fosse, Crébillon et Jean-Jacques Rousseau forment un triangle coupé par deux venelles, la rue du Puits d'argent et le passage du Commerce. L'ensemble est composé d'immeubles vétustes et de cours insalubres. C'est là qu'un jeune notaire ambitieux, Louis Pommeraye, a l'idée de construire un passage couvert comme ceux qui fleurissent à Paris depuis 1820. Ils représentent un confort considérable pour le piéton qui doit affronter des rues sans trottoir, exposées aux intempéries.

A partir de 1837, Charles Guilloux, restaurateur, et Louis Pommeraye commencent à acquérir les terrains et immeubles qui leur permettront de mener à bien leur vaste projet immobilier. En 1841 est créée la société Pommeraye et Cie dont Louis Pommeraye est gérant. Avec 31 autres actionnaires, ils réunissent le capital nécessaire, 500 000 francs. Les architectes Jean-Baptiste Buron et Hippolyte Durand-Gasselin réalisent les plans de l'édifice : « Ils prennent le parti de créer trois niveaux, qui permettent d'absorber via un grand escalier la forte déclivité du terrain, tout en faisant de la place pour installer davantage de commerces. Ce passage sur trois niveaux est unique en Europe », explique André Péron, auteur du livre « Le passage Pommeraye » (éditions Coiffard).

Le 4 juillet 1843, les Nantais peuvent flâner à l'abri, découvrir le lèche-vitrines (car les vitrines étaient jusqu'alors quasi inexistantes), trouver en un même lieu des dizaines de boutiques... L'édifice est présenté dans la presse locale comme « un des plus beaux monuments de notre cité, celui que peut-être on indiquera le premier aux étrangers, qui l'admireront plus que ceux-là qui en jouiront avec l'égoïsme ordinaire de la localité ». Son monumental escalier ouvragé, à l'origine entièrement suspendu (un palier sera créé ultérieurement au niveau intermédiaire) est une merveille de ferronnerie d'art. L'attention portée à tous les détails de la décoration est manifeste.

À l'entrée de la galerie haute, dite « de la Poste » se tient Carilès le violoniste, voisinant avec les crieurs de journaux. L'hôtel des Colonies occupe toute la façade d'entrée. Le va-et-vient des hommes d'affaires, courtiers et agents de change vers la Bourse est incessant. Il croise celui des passants venus peut-être s'approvisionner en friandises dans les chocolateries « Gaillard et Cie » dont la production embaume l'atmosphère. Au niveau de la rue de la Fosse, la galerie de l'Horloge abrite le restaurant de Charles Guilloux, décoré par le peintre Achille Légier. Plusieurs papeteries, des bijoutiers, deux cafés, un marchand de ruban, une épicerie fine, un magasin de curiosités exotiques, des luthiers, un « Grand bazar » figurent parmi les 66 magasins de luxe qui occupent le Passage. Comble des merveilles, ce dernier s'illumine à la nuit tombée grâce à un moderne éclairage au gaz, encore rarissime dans les rues.

Pourtant, cinq ans plus tard, l'opération se solde, pour ses commanditaires, par un fiasco énorme : « La crise économique de 1848 entame la confiance des actionnaires, qui réclament leur investissement. La société est liquidée en 1849. Après quelques péripéties, le baron Baillardel de Lareinty, principal créancier, acquiert le passage pour la somme dérisoire de 300 000 francs, ce qui ne couvre pas le quart des créances ! » Pour Louis Pommeraye, c'est la ruine.Il avait investi dans l'affaire tous ses biens et ceux de sa femme. Il meurt subitement le 6 août 1850, à l'âge de 44 ans, laissant sept orphelins et une veuve qui devra solliciter la charge d'un bureau de poste pour subvenir aux besoins de sa famille. Quant à l'associé, Charles Guilloux, il abandonne son somptueux restaurant du Passage pour s'installer rue de Gigant. À la mort de Jules le Baillardel de Lareinty, héritier du passage à la mort de son père, sa veuve vend le passage aux « Assurances générales sur la vie des hommes », qui le revendra par lots à partir de 1929. Aujourd'hui, on dénombre une cinquantaine de copropriétaires.

Avec l'arrivée des Grands magasins dans le dernier tiers du XIXe, les passages couverts tombent en désuétude. Le Passage Pommeraye échappe miraculeusement aux bombardements de 1943, qui endommagent seulement sa verrière. Mais ce n'est qu'aux environs des années 70 que l'on commence à regarder les passages d'un oeil différent. Déjà, les surréalistes les avaient remis à l'honneur, attirés par leur côté glauque. Il y a trente ans, on redécouvre ces lieux qui représentent des havres de paix pour les piétons dans les villes envahies par la circulation automobile.

« Progressivement, les passages couverts sont revitalisés, certains sont classés », note André Péron. Le Passage Pommeraye, classé monument historique le 26 décembre 1976, fait l'objet depuis d'une restauration attentive. Chanté par André Pyere de Mandiargues dans une nouvelle éponyme, il acquiert des lettres de noblesse au cinéma avec Lola puis Une chambre en ville de Jacques Demy. Il inspire des peintres et, récemment, le dessinateur Tardi qui le croque dans L'histoire du soldat inconnu. Pour André Péron, « le Passage est un lieu qui stimule l'imaginaire urbain ». Dans les années soixante, il fut le cadre désigné d'une rumeur alléguant de la disparition de jeunes femmes dans les cabines d'essayage d'un magasin de mode : « Du salon d'essayage, les jeunes femmes étaient entrâinées (toujours selon la rumeur de Nantes) dans les caves profondes du passage d'où elles étaient ensuite transférées vers des destinations inconnues. (...) Le passage-labyrinthe avait désormais son Minotaure prélevant son tribut de jeunes victimes sur la population urbaine (...) Des parents inquiets interdirent quelque temps à leurs enfants d'emprunter le passage. Bientôt la rumeur s'éteignit mais arrive encore que des Nantais en parlent avec un reste d'inquiétude dans la voix. Il est piquant de constater comment le passage, dont la construction était considérée par le bourgeois de 1840 comme un moyen de purger le quartier de la prostitution, va devenir un véritable nid à fantasmes pour les générations futures et constituer le support idéal d'un « retour du refoulé ». »

Aujourd'hui ne subsiste aucune des boutiques d'origine. La dernière, l'armurerie Brichet, a fermé ses portes il y a quelques années. Les vieux Nantais gardent le souvenir de la boutique « Hidalgo de Paris » et de ses farces et attrapes, voisine de la librairie Beaufreton qui a approvisionné des générations d'écoliers en livres et fournitures scolaires. Au-dessus des statues, des globes lumineux ont remplacé les becs de gaz. Mais le passage a échappé à toute métamorphose importante. Son aspect figé, qui fut longtemps un handicap, est devenu avec les décennies un atout. Aujourd'hui, on apprécie le traitement obligatoirement uniforme des devantures, la perspective des grands miroirs, les riches décorations qui font du Passage « une rue qui aurait traversé le temps et nous serait parvenue intacte, tout droit sortie du XIXe siècle ».

 

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